Un Pass dans l’impasse : une écoute attentive pour redonner l’espoir

Un Pass dans l’Impasse ASBL

Depuis avril 2021, le dispositif « indépendants en détresse » de l’asbl Un Pass dans l’impasse offre une écoute et un soutien psychologique gratuit aux indépendants impactés par la crise. Initié en Wallonie en juillet 2020, le projet s’est étendu à l’entièreté du territoire en avril 2021. Plusieurs employés se répartissent les trois régions. Un témoignage de Gilles Vandeloise psychologue, chargé de la Région bruxelloise.

Une offre multi-facettes

Comment fonctionne le service « Indépendants en détresse » ? 

Le soutien psychologique du dispositif s’opère à différents niveaux :

  • Une ligne d’écoute et 8 séances de soins psychologiques gratuites pour tout indépendant, à titre principal ou complémentaire, ainsi que les personnes ayant perdu leur statut d’indépendant à partir du début de la crise-covid en mars 2020. Ces séances sont accessibles jusqu’au 28 février 2022.
  • Un partenariat avec les structures qui sont en contact avec les indépendants : caisses d’assurance sociales, CPAS, tribunaux d’entreprises, services d’information et d’appui aux entreprises, couveuses de projets, services d’accompagnement à la création d’entreprise ou de soutien aux entrepreneurs en faillite… Quelle collaboration ? L’équipe d’Un Pass dans l’impasse forme les travailleurs de ces organismes, qui sont en lien direct avec les indépendants, à détecter la détresse émotionnelle chez une personne, tout en se protégeant eux-mêmes, par rapport au vécu, parfois difficile, qui leur est confié. Une fois formé, le travailleur de première ligne joue un rôle de « sentinelle » : lorsqu’il identifie un indépendant en détresse, il peut, avec son accord, le mettre en contact avec le dispositif. L’équipe d’Un Pass dans l’impasse prend en charge l’aspect psychologique, tandis que l’acteur de terrain continue d’exercer son métier dans son domaine spécifique.

Comment résumez-vous votre fonction ?

J’offre une écoute, je réoriente les indépendants et je forme les sentinelles.

PROACTIVITÉ ET SENTINELLES

Comment arrivent les indépendants chez vous ?

Via les sentinelles mais aussi via le numéro gratuit : 0800 325, accessible toute la semaine entre 8h30 et 17h. Les appels sont réceptionnés par des professionnels de la santé mentale. Ceux-ci inscrivent la personne dans le dispositif via un formulaire en ligne. Les psychologues d’Un Pass dans l’impasse reçoivent alors la fiche informatique de l’indépendant et le recontactent dans les 24 heures.

Comment se réalise concrètement la prise en charge ?

Par téléphone, nous prenons le temps de réaliser, avec l’indépendant, une analyse approfondie de sa demande. Sur cette base, nous appelons un des psychologues conventionnés de notre réseau, localisé dans sa région (à moins de 15 minutes de voiture) et qui prendra contact avec lui.

L’indépendant ne doit donc pas s’encombrer de paperasses ?

Non. Il ne doit signer aucun papier ni téléphoner, à part le 0800 s’il choisit la ligne d’écoute. S’il passe par un travailleur-sentinelle, celui-ci réalise avec son accord une « fiche alerte », en ligne. Ensuite, l’indépendant n’a plus qu’à attendre qu’on l’appelle. Cette proactivité est très appréciée.

Le travail des sentinelles est vraiment un bon appui ?

Oui. D’une part, on leur donne des outils pour diminuer la charge psychologique qui pèse sur eux et d’autre part, on leur offre des supervisions et intervisions s’ils le souhaitent. Si une sentinelle a dû gérer un cas difficile sur une ligne d’écoute, par exemple, notre équipe de psychologues reste disponible pour en parler.

Comment recrutez-vous les psychologues ?

Soit, ils nous contactent parce qu’ils ont entendu parler de notre dispositif ; soit ils ont des indépendants dans leur patientèle et souhaitent leur faire bénéficier de l’offre. Parfois, il s’agit d’un thérapeute dont le patient a eu un contact avec nous. Nous l’appelons pour lui proposer de participer, ce qui évite à la personne de devoir changer de thérapeute.

Une supervision est-elle prévue ?

Nous offrons aux thérapeutes qui le souhaitent deux jours de formation gratuites en « prise en charge de personnes suicidaires ». Via le Centre de prise en charge de l’asbl (CPSA), ils peuvent aussi bénéficier d’une supervision, organisée sur demande. La formation des sentinelles, quant à elle, est obligatoire.

IL Y A UN RAS-LE-BOL DU COVID, C’EST CLAIR ET NET

Quelle est la situation actuelle des indépendants et que vivent-ils ?

On vise une prise en charge holistique. C’est pourquoi nous travaillons avec diverses structures d’accompagnement de l’indépendant : pôle financier, juridique, du développement ou de la réorientation… Selon ces partenaires, depuis les mois de juillet-août, c’est un peu calme. La détresse est toujours bien visible mais, sur base de ce que les médias avaient annoncé, on s’attendait à ce que ce soit exponentiel.

Que rencontrent-ils comme difficultés concrètes ? Quel est l’impact sur leur santé ?

Il y a évidemment des difficultés économiques, qui sont bien présentes : des indépendants qui ne savent plus de quel côté demander de l’aide et qui sont perdus face aux différentes démarches. Ce qui peut amener des difficultés relationnelles dans leur famille… Mais ce qui est le plus souvent exprimé, c’est une grosse fatigue. Cela fait un an et demi qu’on est dans cette crise, avec des mesures très dures pour certains secteurs : allers-retours entre ouverture et fermeture, investissements contraignants (filtres à air, gestion de la distanciation physique…). Il y a un ras-le-bol du covid, c’est clair et net.

Quels secteurs vous contactent le plus ?

Tous types de métiers : médecin, agent immobilier, créateur d’événement, Horeca, construction, commerces… La cause principale reste le covid mais chacun a été touché dans une thématique différente. La fatigue peut être liée, soit à une surcharge pour les secteurs qui ont continué à travailler et pour qui la demande a explosé (ex. secteur médical), soit à l’angoisse de se retrouver à ne plus rien faire et à attendre, en voyant les factures qui s’accumulent. Dans un cas comme dans l’autre, les gens nous appellent parce qu’ils ont besoin d’une écoute.

ON NE FAIT PAS DE DISTINCTION DANS LA DÉTRESSE

En tant que thérapeute, cela ne doit pas être simple puisque, dans la situation présente, les causes sont d’abord externes, sociologiques… Que pouvez-vous apporter comme soutien ?

L’écoute est très importante. Les indépendants parlent beaucoup de ce qu’ils vivent depuis le début de la crise. Mais nous n’accueillons pas uniquement les personnes qui l’ont prise de plein fouet, car le dispositif parle à tous les indépendants. On ne fait pas de distinction dans la détresse : ce n’est pas parce que cela tourne bien au boulot mais mal à la maison que vous ne serez pas pris en charge.

Comment atténuer l’impact psychologique de la crise ?

Lorsqu’il s’agit d’un indépendant touché par la crise-covid (fermetures, mesures sanitaires et la fameuse étiquette de « commerces non-essentiels », qui en choque plus d’un…), il faut essayer de remettre un peu d’espoir là-dedans. Après les avoir écoutés, on les réoriente vers des structures d’accompagnement, à commencer par le 1819, afin qu’ils puissent, au-delà d’un accompagnement psychologique, savoir à qui s’adresser. Il est important de transmettre les bons numéros.

Avez-vous observé une évolution de la situation depuis le début du projet ?

Je n’ai pas vraiment vu de différence. Il y a une augmentation constante de la demande et elle est assez régulière. Depuis le lancement du projet bruxellois en avril, nous avons pris en charge presque 1400 indépendants… Mais il n’y a pas d’évolution dans les types de demandes : les gens nous appellent parce qu’ils sont à bout.

Comment expliquez-vous cette augmentation des appels ?

C’est surtout lié au fait que nous avons développé la visibilité du projet. La collaboration avec différentes structures a permis de sensibiliser leur personnel, lequel a ensuite aiguillé les indépendants vers nous. Plus nous diversifions nos partenaires, plus notre offre est visible.

LE COVID A POUSSÉ LES PERSONNES DANS LEURS RETRANCHEMENTS

Donc, l’augmentation de la demande est davantage liée à une meilleure visibilité du projet. Pourtant, la presse affirmait que les faillites arriveraient en masse dès septembre…

Le moratoire sur les faillites a été prolongé jusqu’en janvier. On a l’impression qu’on postpose le problème… Nos partenaires craignent, qu’à un moment donné, ça casse. C’est pourquoi nous devons sensibiliser plus de gens. Peut-être que ce temps va permettre aux gens de se refaire. Vu l’assouplissement des mesures avec le Covid Safe Ticket (CST), cela pourrait faciliter la relance. On ne sait pas…

Les appelants expriment-ils des craintes par rapport au CST, le fait qu’ils risquent de perdre la clientèle « non-vaccinée » ?

Cela peut être une des causes de leur état mais ce n’est pas de cela dont ils parlent. Ils ont besoin de parler d’autre chose. C’est vraiment la fatigue et le stress qui sont le plus présents. Des personnes qui ont été très loin dans leurs ressources.

En dehors du contexte de crise, l’indépendant a déjà tendance à travailler « à flux tendu ».

Oui. Et là, on a vraiment l’impression que le covid a poussé les personnes dans leurs retranchements et qu’elles arrivent un peu à saturation. C’est une analyse personnelle mais je la crois fondée.

Un stress qui dure longtemps épuise ?

A la base, le stress est adaptatif. C’est un mécanisme de défense face à une situation inattendue et hors de contrôle. Une fois qu’il dépasse un certain temps, on passe du stress adaptatif à mal-adaptatif, ce qui peut entrainer toutes sortes de complications, à la fois sur les plans physique et mental.

A UN MOMENT DONNÉ, ON A BESOIN DE PARLER

Dans votre pratique, qu’avez-vous observé comme freins ?

Un frein classique : on n’a pas envie d’aller voir un psy parce « qu’un psy c’est pour les fous. » Ce stéréotype à la peau dure… Si non, je ne vois pas d’autres frein. Tout le monde est preneur.

Quelles sont les avancées positives concrètes ?

  • De plus en plus d’acteurs de terrain nous contactent pour une collaboration : secrétariats sociaux et caisses d’assurances sociales, CPAS… Les retours sont positifs concernant la sensibilisation de leurs travailleurs, que nous réorganisons en présentiel d’ailleurs, ce qui permet de meilleurs échanges.
  • Ensuite, il y a toutes les mesures qui ont été allouées. A Bruxelles, brussels et le 1819 effectuent un travail remarquable pour diffuser l’information, notamment via leur camion de promotion. Ainsi que des structures comme Revival, Microstart, Job Yourself… qui apportent une aide directe aux indépendants.

Ces partenaires nous renvoient les indépendants en détresse, afin que nous prenions en charge leur problématique et que, de leur côté, ils puissent continuer leur mission spécifique. La dynamique et les rouages fonctionnent bien.

Qu’auriez-vous envie de dire aujourd’hui aux indépendants ?

On n’est pas là pour juger la détresse : que la personne ait subi des difficultés au travail, à la maison ou dans une autre sphère de sa vie, on ne va pas faire de distinction. Mais à un moment donné, on a besoin de parler, de se sentir soutenu. Le psychologue est là pour offrir une écoute empathique et sans jugement, en acceptant la personne telle qu’elle est. Cela peut être stressant de venir voir un « psy » mais… jusqu’au 28 février 2022, les 8 séances sont gratuites.

Un Pass dans l’impasse 

 

Propos recueillis par Valérie Decruyenaere, chargée du projet 7 Jours Santé